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Subventions insoutenables : l’ombre de NABNI plane sur l’APN

Par Samy Injar 11 novembre 2025
Séance plénière à l’Assemblée populaire nationale. (DR)

L’interpellation adressée au ministre des Finances, Abdelkrim Bouzred, lors du débat sur le projet de loi de finances 2026, a exposé une tension ancienne revenue au premier plan. Plusieurs députés ont dénoncé un déficit inédit et un dispositif de subventions qui absorbe une part disproportionnée du budget. Certains élus ont plaidé pour exclure les ménages aisés et passer à un système ciblé.

Le débat réactive un précédent : le travail du think tank civique NABNI, qui avait proposé en 2018 une réforme complète du système de subventions. À la même période le gouvernement algérien avait requis l’assistance technique de la Banque mondiale pour réformer son système de subventions. Tout a été stoppé après l’irruption du Hirak en février 2019, et le début d’un nouveau cycle politique.

Poids des aides publiques et dérive macro-budgétaire

Le PLF 2026 affiche 17 636 Mds DA de dépenses, soit 42 % du PIB. Le déficit prévu dépasse 25 % du PIB, un niveau sans précédent. L’endettement public, longtemps contenu, est désormais orienté à la hausse et s’établit autour de 45 % du PIB selon les estimations disponibles, effaçant l’avantage historique d’un bilan souverain peu exposé.

Les transferts sociaux budgétaires atteignent 5 100 à 6 000 Mds DA, soit 12 à 14 % du PIB. Les députés y voient un noyau dur de rigidité budgétaire : le système absorbe une fraction disproportionnée des ressources publiques pour une efficacité contestée.

Évolution des subventions en part du PIB en Algérie (2019–2026).
Le poids des aides publiques dépasse 20 % du PIB en 2026, loin du scénario de ciblage proposé par NABNI.

Ce diagnostic ne couvre pourtant qu’une partie réelle du coût. En appliquant l’approche élargie de NABNI, qui inclut les subventions implicites liées aux prix administrés de l’énergie, de l’eau, du gaz et des services publics, la facture grimpe. Les estimations du FMI situent ces subventions implicites autour de 8 % du PIB pour 2026. Additionnées aux transferts budgétaires, le total atteint 20 à 22 % du PIB, soit 8 400 à 9 300 Mds DA.

C’est à partir de cette masse que se forme l’inquiétude parlementaire : un cinquième de la richesse nationale est absorbé par un dispositif dont l’effet redistributif réel est faible. En parallèle, l’État doit financer un déficit colossal et une dette en accélération. Le système des subventions est devenu un déterminant central de la soutenabilité budgétaire, avec un effet d’éviction évident sur l’investissement public.

Les propositions de NABNI : ciblage progressif ou revenu universel

En 2018, NABNI avait élaboré deux scénarios de réforme. Le premier, fondé sur un ciblage progressif, reposait sur une inscription volontaire des ménages, suivie d’exclusions graduelles à mesure que les capacités de vérification s’amélioraient. L’objectif était de concentrer l’aide sur les 40 % les plus vulnérables. Coût estimé : 3,5 % du PIB au lancement puis 2,4 % en régime. En parallèle, la suppression des subventions généralisées devait libérer 7 à 8 points de PIB d’espace budgétaire.

Le second scénario visait un Revenu Universel (RU) individuel. Barème proposé : 2 400 DA par adulte et 1 200 DA par enfant (valeurs 2017). Son coût estimé, 5,5 à 6 % du PIB, restait inférieur au coût total du système actuel. Le RU compensait la hausse graduelle des prix administrés tout en éliminant les distorsions créées par les subventions aux produits énergétiques, massivement captées par les ménages aisés.

Ces propositions naissaient dans un contexte d’urgence : la chute des prix du pétrole entre 2014 et 2016 avait mis en évidence l’insoutenabilité structurelle d’un système hérité des décennies précédentes. NABNI concluait qu’une réforme rapide était indispensable pour éviter des ajustements macroéconomiques plus brutaux.

Assistance de la Banque mondiale : expertise activée, réforme stoppée

Le ministère des Finances avait sollicité, à cette période critique,  la Banque mondiale pour structurer une réforme complète : diagnostic du coût réel des subventions, élaboration d’un mécanisme de transferts monétaires compensatoires, préparation des outils de ciblage social, et modernisation des systèmes budgétaires. Les cadres analytiques de la Banque mondiale, en particulier ESRAF (Economic and Social Reform Acceleration Facility), avaient été mobilisés pour évaluer l’impact des subventions énergétiques et proposer des scénarios.

Mais le processus a été interrompu après février 2019. Le régime politique issu des élections de décembre 2019 a gelé les réformes structurelles en cours, et le dossier n’a jamais repris. Aucun dispositif opérationnel – base de données unifiée des ménages, architecture de transferts, mécanique d’ajustement progressif des prix – n’a été mis en œuvre. L’occasion est passée.

Une réforme improbable aujourd’hui

Rouvrir ce chantier poserait un triple défi. D’abord un défi politique : aucune priorité gouvernementale ne suggère une volonté de réformer les subventions. Ensuite un défi technique : un tel dispositif exige une capacité administrative robuste, qui s’est fragilisée. Enfin un défi institutionnel : la gouvernance budgétaire reste dominée par l’urgence et la réaction, pas par une stratégie cohérente. Résultat : l’ombre de NABNI continue de planer sur l’APN, sans qu’apparaisse un acteur capable de transformer une décennie de diagnostics en politique publique.

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